Martin Fessard, charpentier engagé dans l’éco-rénovation des cités minières

30 minutes avec Martin Fessard, architecte & charpentier, en thèse sur la rénovation des anciennes cités minières en matériaux biosourcés et géosourcés. Il nous parle de son intérêt pour les matériaux écologiques et de ses coups de gueules.

 

Je m’appelle Martin Fessard. Je suis architecte et charpentier de formation, j’ai démarré une thèse il y a 5 mois.

Je travaille avec le laboratoire « architecture civilisation territoire histoire » de l’école d’architecture de Lille, et avec le laboratoire de génie civil et de géo-environnement de l’université d’Artois. Mon sujet porte sur la rénovation des cités minières du Nord de la France, avec des matériaux bio-sourcés et géo-sourcés.

« J’avais envie d’être dehors, et de toucher la matière plutôt que de la dessiner. »

J’ai suivi une formation d’architecte à Paris, puis j’ai travaillé durant un an dans une agence parisienne. J’en garde un très bon souvenir : nous faisions beaucoup de dessin à la main, cela me plaisait énormément.

Au début j’avais réellement l’impression d’être au « bon endroit ». Cependant, progressivement, j’ai commencé à en avoir marre de Paris et de la charge de travail qui était très lourde. J’ai ressenti le besoin d’être dehors, et de toucher la matière au lieu de la dessiner.

J’ai quitté Paris. Je suis parti chez les compagnons, à Rennes, faire un CAP charpente. Durant mes études d’architecte, déjà vaguement écolo, j’étais intrigué et attiré par les matériaux naturels. Mes alternances avec les compagnons ont fini de me convaincre.

Je me rappelle notamment d’une super coopérative dans le Finistère, appelée « le Fil à Plomb ». Les artisans travaillaient avec des fibres biosourcés, de la terre crue, de beaux bois locaux comme le châtaignier et le peuplier. Suite à mon CAP, j’ai eu par mes contacts une opportunité de thèse, je l’ai saisie.

« Plus j’avance sur mon sujet, plus je m’intéresse à la terre crue. »

Dans un premier temps, je me suis intéressé à la terre crue pour ses qualités hygroscopiques et thermiques.

Je travaille sur la rénovation thermique de vieux logements sociaux non isolés, et la terre crue semble être un matériau de choix. Les propriétés décoratives et esthétiques de la terre crue m’attirent également beaucoup.

Enfin, les atouts « sociaux » du matériau sont aussi attractifs : travailler avec un matériau sain et local, avoir la possibilité de mettre en place des chantiers participatifs pour créer des dynamiques positives autour de ces travaux de rénovation !

Avec des étudiants et des artisans, j’essaie de mettre en place des tests de compatibilité entre les terres locales et le bâti existant. Je m’intéresse donc grandement à la convenance des terres, aux tests de chantier et aux essais de laboratoire.

« Cela représente aujourd’hui environ 60 000 logements, reconnus au patrimoine mondial de l’UNESCO ! »

Le sujet de la rénovation des cités minières est très intéressant. Ces dernières ont été construites à la fin du XIXe siècle et au début du XXe par les compagnies minières elles-même.

Cela représente aujourd’hui environ 60 000 logements, essentiellement des logements sociaux, reconnus au patrimoine mondial de l’UNESCO ! Ce patrimoine est constitué de très belles maisons, mais elles sont malheureusement loin de tout et doivent être rénovées.

« Les compagnies minières de l’époque utilisaient elles aussi des ressources très locales. »

Elles possédaient leurs propres briqueteries et forêts, leurs propres services d’ingénierie et d’architecture. Les matériaux utilisés avant la 2nde guerre mondiale sont divers : briques de terre cuite, plâtre, enduits en terre crue contenant du crin de cheval (animal très présent dans les anciennes mines), bois essentiellement local, béton de schiste (le schiste est un sous-produit de l’extraction du charbon), mâchefer (déchet de hauts fourneaux issu de la combustion du charbon), …

« L’inertie de ces structures publiques est épuisante ! »

J’avais envie de sortir du privé pour travailler avec des acteurs publiques, mais c’est là un vrai défi (soupir). Les bailleurs sociaux sont de grosses structures. Elles sont assez frileuses à l’idée d’utiliser des matériaux bio et géo sourcés, même lorsqu’elles ont la volonté d’améliorer leur impact environnemental.

J’ai parfois l’impression de passer plus de temps à pourparler en réunion qu’à travailler sur ma thèse ou sur le terrain… L’inertie de ces structures est épuisante !

« Les C2E poussent à l’utilisation de produits polluants… »

Voici un exemple intéressant : pour financer la rénovation énergétique de leur parc de logements, les bailleurs sociaux ont deux alternatives. Ils peuvent contracter un prêt auprès de la caisse des dépôts, ou bénéficier des primes des C2E (Certificats d’Économie d’Énergie).

Ce dispositif a été lancé par les pouvoirs publics en 2005. Il vise à faire financer la rénovation énergétique par les entreprises les plus polluantes afin « d’améliorer » leur bilan carbone.

Il y a cependant un problème : les calculs des C2E ne s’intéressent qu’à la résistance thermique R des matériaux. Il n’y a aucune prise en compte de leur ACV (Analyse de Cycle de Vie) carbone, ou même simplement de leurs autres qualités hygrothermiques (inertie thermique, régulation de l’humidité…).

Aujourd’hui, les seuls matériaux permettant – pour un coût acceptable accessible aux bailleurs – d’atteindre les R minimums conditionnées par les C2E sont des matériaux polluants comme le polyuréthane ou le polystyrène expansé.

« Je pense que la RE2020 pourrait encourager une utilisation plus importante de matériaux bio et géo sourcés. »

Avec la RE2020 (Réglementation Environnementale 2020) en cours d’application depuis début 2022, les choses vont peut-être commencer à changer. Pour le moment, seule l’ancienne RT2012 (Réglementation Thermique 2012) est appliquée pour la rénovation, elle aussi ne s’intéresse qu’à la résistance thermique…

J’ai récemment suivi une formation sur la nouvelle RE, j’ai vraiment trouvé super que l’ACV y soit incluse. Je pense que cela pourrait pousser les acteurs du bâtiment à utiliser d’avantage les matériaux bio et géo sourcés.

Dans le même temps, j’ai également l’impression que les résultats de l’ACV dépendent beaucoup de comment les calculs sont faits… On peut, par exemple, obtenir des résultats très différents en changeant juste la durée de vie théorique du produit ou du matériau…

Affaire à suivre donc ! (rire)

 

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